Une imagination est la revivance intérieure d'une scène réelle de la vie concrète que l'on peut vivre par un travail intérieur permettant d'accéder à un état de conscience imaginative. 
Cette scène est visualisée et ressentie si profondément que l'on peut ensuite traduire toutes les émotions, sentiments et ressentis des personnages, comme si nous l'avions vraiment vécus nous-mêmes. Il est donc aisé de la traduire en mots avec beaucoup de spontanéité, grâce à la conscience inspirative (ou Inspiration).

Je vous offre ici mes imaginations sur l'histoire de Blanchefleur et Perceval, 
acteurs majeurs du courant spirituel du Graal. 
Je vous en conseille une lecture lente en vous centrant dans votre coeur spirituel.

La première rencontre 
de Blanchefleur et Perceval
 
 

  En l’an 821, le Chevalier Perceval, âgé de 23 ans, se présenta pour la première fois au château rose du Haut-Koenigsbourg, en Alsace.

  Seul en partance vers une destination inconnue, son regard avait rencontré ce château en levant les yeux vers le Ciel. Il s’était senti irrésistiblement attiré par cette demeure perchée sur une colline et entourée d’arbres, et s’était présenté, confiant, à son entrée.

  Dans ce château demeurait Blanchefleur qui y régnait malgré son jeune âge puisqu’elle avait 25 ans. Ses parents étaient morts foudroyés il y a peu, et elle y vivait seule, tranquillement retirée, avec ses domestiques qu’elle dirigeait avec une grande douceur et à qui elle inspirait un profond respect.

  Vêtue d’une longue robe bleu ciel sur un chemisier blanc, elle écrivait au moment où on lui annonçait l’arrivée d’un Chevalier qui s’annonçait Perceval.

 Elle écrivait de la poésie, un de ses passe-temps favoris qu’elle cultivait depuis longtemps. Elle avait reçu une éducation essentiellement artistique qui la comblait de joie. Elle ne s’ennuyait jamais et ne souffrait pas de l’isolement dans lequel elle se complaisait. Jusqu’ici, la présence discrète de ses domestiques lui suffisait. Elle n’avait été que peu affectée de la perte de ses parents, non qu’elle ne les eut aimés, mais simplement résolue à surmonter courageusement ce destin qui l’en avait séparé. Elle organisait donc sa vie quotidienne avec des activités de poésie, musique, dessin qui remplissaient si bien sa vie. Elle découvrait une pleine liberté qui lui convenait parfaitement, bien qu’elle n’eut pas le goût d’en user pour satisfaire des curiosités extérieures à son château. Elle aimait l’extérieur pourtant, mais les jardins et alentours boisés du château lui suffisaient. Elle se plaisait à voir s’épanouir et à respirer les fleurs que son jardinier entretenait. Elle les connaissait bien et contribuait à leur croissance par l’admiration qu’elle leur prêtait quotidiennement. Elle allait les visiter et aimait à parler d’elles avec son jardinier, lui demandant parfois des informations pour les mieux connaître ou bien lui suggérant de nouveaux aménagements pour la prochaine année. Elle aimait son jardin, qu’elle s’était appropriée depuis toute jeune sans que ses parents s’en étonnent. Ils la laissaient souvent bien libre de satisfaire ses simples envies, trop heureux de la voir se réjouir de si peu. Elle était simple mais raffinée, humble et douce et s’était toujours montrée très sage, facile à éduquer et avait gardé une grande innocence.

 Elle aimait s’exprimer dans l’art mais était tout aussi à l’aise dans les relations. Son authenticité surprenait parfois mais c’était si agréable de dialoguer avec elle, qu’elle avait également développé naturellement une grande aisance de langage en dialoguant avec quiconque s’adressait à elle. Elle initiait rarement l’échange car goûtait avec autant de délices les propos d’autrui, quelqu’ils soient. Elle s’en nourrissait sans méfiance ou ennui car son coeur savait lui dire depuis toute jeune ce qui était juste et bon et ce qui ne l’était pas. Elle témoignait ainsi une grande ouverture d’esprit et une belle humilité. Rien ne l’effrayait, elle acceptait sans hésitation ce que le Ciel et la Terre lui présentaient ou proposaient. Elle s’était ainsi faite une belle expérience malgré son jeune âge, en apprenant de tout et de tous. Rien dans sa vie n’avait altéré cette belle confiance qu’elle allait encore témoigner.

 L’annonce de l’arrivée de ce Chevalier Perceval ne provoqua aucune émotion particulière, elle l’accueillit très naturellement comme n’importe quel hôte aurait accueilli avec courtoisie un invité. Pourtant, il s’agissait d’un inconnu, mais elle ne faisait pas de différence car elle n’avait pas d’a priori, convaincue comme toujours que si quelqu’un se présentait c’est qu’elle avait quelque chose à partager avec lui. Elle se laissait guider par son coeur et aurait très simplement éloigné la personne, après l’avoir ressenti quelques minutes, si elle avait flairé un danger.

 Elle l’accueillit donc dans son salon, là où elle passait le plus clair de ses journées. Quelques fauteuils étaient disposés face à la cheminée, et non loin se trouvait sa table d’art où elle se plaisait à écrire ou dessiner, à la clarté du jour apportée par de grandes fenêtres laissant entrer une belle luminosité, surtout quand le soleil, qu’elle aimait tant, se présentait.

 Le chevalier pénétra donc dans cette pièce lumineuse et chaleureuse par la présence fort humaine et gracieuse de Blanchefleur et le soin qu’elle avait mis à agencer le mobilier et les éléments de décoration. Une belle harmonie se dégageait donc de cette pièce qui saisit agréablement le Chevalier dès son entrée.

 Elle s’adressa à lui en s’approchant avec une grâce naturelle et un sourire accueillant comme si elle le connaissait déjà. Il lui fit effectivement l’effet de quelqu’un de familier. En tout cas, elle ne fut pas tentée de se départir de son attitude naturelle et bienveillante, en lui demandant courtoisement la raison de son passage en son château.

  Il lui répondit alors tout aussi simplement que sa curiosité l’avait porté à se présenter alors qu’il passait par là, ce château lui ayant paru somptueux et étonnamment rose, alors qu’il cheminait tranquillement à cheval pour donner à son compagnon de voyage le temps de récupérer après une étape plus vive. Il se venait donc mander un peu d’hospitalité pour passer la nuit à venir avant de poursuivre sa route.

  Elle lui offrit volontiers l’hospitalité pour la nuit à venir et fit en sorte de faire tout préparer pour cela.

 Puis, ayant remarqué le cahier et la plume sur la table, il demanda gentiment si elle écrivait et elle lui révéla tout aussi simplement son goût pour la poésie. Elle lui offrit même de lui lire son dernier poème ce qu’il accepta avec grand plaisir. Cette lecture fut un délicieux moment de ravissement pour chacun d’eux. Elle se plaisait à conter et il se plaisait à écouter cette harmonie de mots et de sons, pleine de sens. Ils entamèrent alors un agréable échange sur le langage, le symbolisme et l’inspiration que fournit la nature qu’elle aimait tant.

 Puis, il remarqua une magnifique harpe et lui demanda si elle en jouait. Avec un grand rire, elle acquiesça et se dirigea vers cette compagne musicale pour y faire courir ses si délicates mains. Il ressentit alors un profond émoi car la musique était son grand délice. Elle éveillait en lui un désir de s’envoler dans les airs et une terrible tentation de se mettre en mouvement au gré de ses accords. Elle ressentit immédiatement dans ses yeux ce désir de voler et l’invita à s’exprimer librement. Il s’était allégé de son armure précédemment et se tenait dans une tenue confortable pour se laisser porter par la musique. Il s’exprima alors comme un enfant, en glissant, tournant, sautillant au gré des rythmes qu’elle impulsait avec une grande douceur et harmonie. Ces instants lui furent délicieux et il s’approcha d’elle pour l’entraîner avec lui. Ils poursuivraient la musique intérieurement. Alors il lui prit délicatement les mains pour tournoyer avec elle. Ils étaient comme des enfants, de vrais enfants, leur innocence et leurs rires résonnaient dans le salon comme un concert de joie. Ce fut un délicieux moment d’harmonie et de bien-être pour chacun.

 Puis elle fut prévenue que le souper était prêt et ils se dirigèrent alors joyeusement dans la salle des repas. Elle prit sa place habituelle à un bout de la très longue table et pria qu’on déplace le couvert préparé pour lui à l’autre bout, afin qu’il se rapproche à sa gauche. Quelques chandeliers les éclairaient vivement et le souper fut fort agréable et animé de charmants commentaires de Perceval et de joyeuses réparties de Blanchefleur. Leur spontanéité et leur franchise respectives s’accommodaient merveilleusement.

 Puis vint la fin du repas et elle lui proposa de lui composer quelques mélodies musicales avant le coucher. Il commençait effectivement à ressentir la fatigue de son voyage et se remplit de cette douce musique avant de souhaiter une nuit pleine de jolis rêves à son hôte et de suivre le domestique qui le guida vers sa chambre.

 Elle écrivit quelques notes poétiques avant de rejoindre sa chambre pour se reposer elle aussi de cette si agréable et inattendue journée, en compagnie du Chevalier Perceval.

 Au matin, après une nuit très reposante et sereine, ils se retrouvèrent pour partager le repas et reprirent contact avec autant d’aisance que la veille. Ils avaient passé ensemble quelques merveilleuses heures et ils se quittèrent car le chevalier devait repartir, certains qu’ils se reverraient, sans que ni l’un ni l’autre n’eut rien demandé ou promis.

  Ils avaient goûté une harmonie innocente et peu commune, et le chevalier fit le voeu de revenir trouver Blanchefleur dès qu’il le pourrait. Aucun sentiment amoureux ne les avait effleuré, ils s’étaient simplement trouvés bien, ensemble. Cela ne les troublaient pas, convaincus qu’ils étaient de se revoir le moment venu, pour partager encore cette merveilleuse harmonie.

 Perceval ne regretta pas de s’être laissé guider vers ce château abritant une si agréable personne qui, d’une certaine façon, lui ressemblait tant.  

7 octobre 2001

Le chemin intérieur de Perceval   

Alors que Perceval s’éloignait du château, ses pensées voguaient vers celle qui l’avait touché si fort. Il se sentait si souvent seul, au monde, pensait-il à cet instant où il était seul avec son cheval au cœur de la nature verdoyante. Il se laissait mener par son cheval, sans savoir exactement, finalement où ses pas le mèneraient. Mais il savait qu’il pouvait faire confiance à cet animal, qui si bien le guidait.

Alors il pouvait se laisser aller à penser à Blanchefleur, comme si justement, il sentait qu’il n’était plus seul maintenant. Comme si son cœur était maintenant habité par cette douce fleur. Cette étonnante jeune femme l’avait ravi en quelques heures. Soudain, il voulait la revoir et il savait que cela viendrait mais que le moment n’était pas venu. Alors, il acceptait de se laisser guider vers son destin, même s’il ne savait où il était mené.

Il laissa l’esprit de Blanchefleur doucement s’effacer pour se remettre à observer ce qui l’entourait : les arbres et les oiseaux qui chantaient. Ils étaient aussi gais de cette rencontre qui venait de se produire entre ce chevalier, vaillant, et cette jeune femme, étonnante. La merveille de la nature souvent le berçait ainsi, pourtant parfois il l’oubliait pour s’attacher à ses aventures. Mais toujours, il y revenait car elle savait, belle nature, l’émerveiller, le ressourcer et lui faire oublier aussi parfois les douleurs, en son coeur qu'il ressentait.

Le moment semblait venu, justement d'essayer de comprendre d'où venaient ces douleurs, qui le faisaient alors basculer dans un monde irréel et insensé, où il percevait une noirceur qui hante, qui le plongeait bas, bas, et dont il parvenait à s’extraire, en donnant un vigoureux coup de talon. Il avait appris que sinon, il resterait à traîner là, bas. Et il s’interrogeait quand ces états survenaient. Pourquoi ? Pourquoi parfois il ne parvenait plus à percevoir la beauté de la nature et de ces merveilleux regards de ces hommes et ces femmes, qu’ici ou là, il rencontrait. Ces moments où il était hagard, en fait, lui rappelaient combien la vie est merveilleuse, combien il faut reconnaître sa valeur. Alors il se sentait de nouveau bien, en paix dans son coeur. Sans cette beauté-là, il sombrait soudain et il ne savait pourquoi. De sombres pensées le traversaient alors, il avait envie de se battre, de donner la mort, même si ces gens semblaient la mériter, et qu’il savait qu’il pouvait la donner. Mais était-ce bien pour cela qu’il était là ? Il ne lui semblait pas.

Parfois, il savait faire autrement que de se laisser guider sur ce chemin-là. Car il était triste souvent, après. Il le ressentait, passé un moment de jubilation, où il se sentait fort et tout puissant. Il se décevait aussi, quand il acceptait de regarder au fond de lui.

Pourquoi, lui était-il donné de faire un tel chemin ?
Il se demandait par quel lien.
Il se laissait porter par son cheval clairvoyant, justement il savait, son cheval, où il devait le mener…

Alors, délaissant la nature qui l’entourait, il entreprit d’interroger son cheval, son blanc cheval, de Perceval. Car il avait compris et appris qu’en concentrant sa pensée, puis en la laissant voguer, il pouvait accéder à des informations qui l’étonnaient, souvent, mais qu’il trouvait si justes pourtant. Il le ressentait, sans pouvoir vraiment l’expliquer. Alors, il acceptait, de temps en temps, de s’adonner à cet exercice qui souvent lui permettait de trouver un éclairage juste.

Il concentra donc son esprit, puissant, sur la tête et le coeur de son cheval aimant : « Dis-moi, mon cheval, qui m’aime, dis-moi ce qu’il est bon que je comprenne, ce qu’il est bon que je sois, ce qu’il est bon que je fasse pour me sentir bien et en paix avec moi, plus souvent ? »

Puis il attendit, tranquillement, que la réponse vienne spontanément.

Le cheval a bien perçu cette demande de son maître mais il savait bien pourtant, son maître, que lui ne pouvait répondre, qu’il ne le devait, ce n’était pas à lui qu’il fallait s’adresser !

Alors il demanda lui aussi à être aidé. Et, oubliant son cavalier quelques instants, il se dressa sur ses pattes arrière pour demander à celui qui seul savait, de bien vouloir lui donner la réponse ou de la donner à son maître plutôt, qui la mieux comprendrait.

Surpris, Perceval, point ne s’attendait à une telle attitude de son cheval pour répondre à la question posée ! Et, désarçonné, il se retrouva par terre, sans fracas. Plutôt surpris, il se laissa finalement, allonger sur le sol, sentant que s’il était tombé bas, c’était pour s’y installer un peu afin d’entendre la réponse qu’il souhaitait.

Il s’allongea tranquillement, croisant ses mains derrière sa tête et croisant ses chevilles, en regardant vers le ciel, le ciel azuré, magique puis il regarda le soleil brillant, éblouissant. Il parvint pourtant à le regarder, puisant la force qui en émanait, et qui l’attirait tel un aimant. Car il savait quelque part que la réponse était là, dans ce miroir, oui, la réponse était là.

Alors il accepta de fermer les yeux et de respirer doucement pour laisser son esprit voguer vers ce soleil. Alors il ressentit la douce chaleur de ce soleil intérieur, il était bien, c’était la première fois qu’il ressentait cela, c’était rassurant de ressentir cette douce chaleur. Il avait la sensation d’être plein… plein de vie, plein de douceur… il n’avait pas peur, il sentait qu’il pouvait se laisser aller, là. A cette vie-là, cette présence-là car il ressentait l’essentiel !

Il osa demander pourquoi il était là et où il devait aller et il attendit serein.

La réponse vint : « Tu es là pour donner l’exemple du Bien, pour aider chacun à voir clair, pour aider chacun à rejoindre son soleil, son cœur ! Maintenant, vas avec ton cheval, tu n’as pas besoin de savoir où tu vas, vas ! Tu sentiras, à chaque instant, où il faudra t’arrêter, ce qu’il te faudra faire. Car je te guide, de l’intérieur, et tu sentiras ce que tu dois faire, avec la Foi quand il le faut, avec la Force quand il le faut, avec l’Amour quand il le faut … Ainsi quoique tu fasses, tu mèneras le bon chemin que tu dois faire. Je te remercie de m’avoir interrogé en toi, en croyant que cela se pouvait. Fais confiance à ton coeur et n'oublie jamais que tu peux de nouveau m'interroger ainsi. Ne l'oublie pas..." 

Perceval savait maintenant ce qui est essentiel et cela suffisait pour le moment.
Et, enchanté de cette expérience, il savait qu’il pouvait se laisser aller à se réjouir : c’était d’abord la joie qui transporte, qui donne la sensation d’être léger, d’avoir trouvé l’harmonie intérieure, quelque chose de profond et doux…

Il repensait à son chauffeur, avec qui il pouvait partager un moment de légèreté et de bonheur, ainsi il pouvait s’accorder le bonheur de danser seul, autour de son cheval, qui s’en étonna évidemment. Mais peu lui importait, personne ne le regardait, il se laissait exprimer tout simplement la joie qu’il ressentait et qui lui donnait envie de sautiller, de glisser, de tournoyer…de s’envoler, s’il l’avait pu !

Alors, il remonta sur son cheval, lui demanda de le transporter, à vive allure, comme s’il volait, presque. Le cheval obéit, procurant ces sensations qui, parfois, lui faisait tourner la tête et le réjouissait aussi. Il sentait ce besoin de force, puissance, vaillance. Il se demandait pourquoi c’était si important…
Mais il embrassa l’encolure de son cheval, fort et intelligent, qui le menait où il devait. Il était confiant.

  4 avril 2003

La vie de Blanchefleur au château

Le lendemain de la venue du Chevalier Perceval, Blanchefleur, comme chaque matin, après s’être préparée et avoir pris le premier repas de la journée, alla faire un tour dans le jardin, dans son jardin, dans le jardin de son château, pour y admirer la nature, les plantes et les fleurs que le jardinier avait plantées et entretenait afin qu’elles deviennent les plus magnifiques possibles. Nous étions au printemps, les arbres commençaient à bourgeonner, prêts à sortir leurs premières feuilles. 

Blanchefleur, toute habillée d’une robe parme, couleur qu’elle affectionnait particulièrement, alla donc se promener dans son jardin. Elle aimait ces moments de promenade où tantôt elle croisait et échangeait avec le jardinier, tantôt elle ne disait rien et se contentait de l’observer travailler ou encore elle se promenait seule et laisser son esprit voguer vers les pensées qui lui alors venaient. Des pensées simples, tendres ou plus étonnantes, voire presques farfelues. Elle se laissait aller à toutes ces pensées qui lui venaient en présence de la Nature. Ces pensées émergeaient soit en marchant, soit en s’asseyant sur l’un de ses bancs favoris qui parsemaient ce jardin qu’elle aimait tant parcourir matin et soir, soir et matin. 

La nature l’inspirait, il n’y avait aucun doute à ce sujet. Elle l’aidait à se placer dans un état de contemplation, où l’énergie se concentrait sur la beauté d’une fleur, d’une feuille, d’un fruit, d’une tige ou des animaux qui peuplaient également le jardin ou qui volaient au dessus comme ces charmants oiseaux qu’elle aimait tant regarder et écouter. Ces moments étaient privilégiés, elle le savait, et elle les préservait, tant qu’elle le pouvait. 

Maintenant que ces parents n’étaient plus, elle devait s’occuper aussi de toute la gestion domestique du château. Elle ne savait point trop encore comment elle pourrait durablement subvenir aux besoins du fonctionnement du château, de son personnel et à ses propres besoins.

Ses parents lui avaient laissé quelques réserves qui présageait un avenir tranquille à moyen terme. Mais elle savait que cela ne suffirait pas pour toute une vie. Pourtant, elle n’était pas trop préoccupée à ce sujet. Les évènements matériels l’avaient toujours dépassés. Mais elle devait quand même maintenant s’en occuper. Cependant, elle veillait à préserver les moments qui lui étaient si chers où le matériel n’avait pas sa place, autrement que par la forme des êtres vivants qui peuplaient son jardin. 

Qu’avait-elle donc à penser ce matin ? Elle n’avait rien à penser mais le Chevalier Perceval venait à son esprit de nouveau, évidemment. La rencontre était récente, cette rencontre si surprenante, où l’harmonie les avait submergés tous deux et qui la laissait rêveuse. Cette rencontre était beaucoup moins anodine qu’elle ne l’aurait souhaité, elle le sentait. Elle percevait que rare était cette harmonie qui les avaient transportés l’un vers l’autre et vers le Ciel. Par la musique, par la danse, par la poésie, tous ces arts qui remplissaient son univers, dont elle se réjouissait et qui enrichissaient son quotidien. 

Que pensez donc de Perceval ? Qu’elle le reverrait, certainement ! Elle le sentait. Devait elle se placer dans l’attente, dans l’espoir de retrouvailles ? Non point ! Elle le savait, l’attente n’est pas une bonne chose ! L’espoir, oui, naturellement, elle pouvait cultiver l’espoir ! Quelques instants par jour, il était bon de cultiver l’espoir. Mais il n’est conseillé de se mettre dans l’attente, dans le désir d’acquérir ou de revoir quelqu’un. Cela n’est pas une bonne chose, elle le savait, elle l’avait déjà compris, expérimenté, constaté. Attendre faisait souffrir et elle n’avait point envie de souffrir. Elle savait que cela ne servait à rien, si ce n’est à plonger dans un état d’esprit qui faisait voir la vie d’une façon qu’elle n’aimait pas. 

Alors, elle accepta de cultiver l’espoir qu’il revienne quand cela serait juste et bon ! Elle se réjouirait quand le moment viendrait. Et elle s’accorderait quelques minutes le matin, en embrassant sa rose orange quand elle serait là, de nouveau, bientôt ou en humant sa rose jaune, quand elle serait là, de nouveau, bientôt. Toutes ces roses qu’elles aimaient tant regarder, embrasser et qu’elles ne coupaient pas pour les laisser dans leur état naturel, reliées à leur terre, à leur mère, à toute cette terre nourricière ! Et puis la rosée était si belle sur les fleurs le matin ! Pourquoi les retirer de ce cadre naturel qui leur allait si bien ? Elles lui inspiraient tant d’espoir de revoir Perceval. C’était une douce pensée qu’elle s’accorderait le matin et le soir parfois.

Maintenant, elle devait continuer de s’occuper de son château et elle avait de quoi faire avec l’administration de cet édifice, de ses domestiques, de son jardin et avec la pratique de ses arts favoris. Et aujourd’hui, il lui était venu l’idée de dessiner. C’est un moment qu’elle n’avait point partager avec Perceval hier, mais d’une certaine façon, elle allait le faire aujourd’hui, en essayant de réaliser son portrait. Afin que quand le souvenir s’estomperait, si jamais il ne revenait pas prochainement, elle puisse conserver une image de lui qui lui donne la possibilité de l’admirer, de se rappeler ces moments, ces instants magiques qu’elle avait passé avec lui, de se relier finalement à lui, ainsi, en l’admirant comme elle le faisait avec ses fleurs. Il lui fallait un support pour l’aider à se relier à Perceval, dont elle percevait, fort, l’importance qu’il aurait pour son  avenir. Alors elle se mit en joie à cette idée qu’elle allait dessiner puisque c’était un autre art auquel elle s’était formée depuis toute jeune avec son précepteur.  C’était un art subtil et magique : voir progressivement une forme s’affirmer, s’estomper, se modifier, se transformer était un plaisir qu’elle ne dissimulait point et auquel elle s’adonnait volontiers.

Elle avait le souci de s’améliorer, toujours ; c’était une constante chez elle. Depuis toute jeune, elle avait ce souhait de s’améliorer, faire mieux, devenir meilleure. C’était une attention presque de chaque instant, un état d’esprit presque permanent, que de se dire face à chaque acte, dans chaque pratique artistique : « Est-ce que j’essaie de faire mieux ou est ce que je me contente de faire ce que je sais déjà faire ? ». Elle n’y pensait pas toujours naturellement mais cette préoccupation l’animait au quotidien. Elle savait que c’était elle qui la poussait à se perfectionner toujours, à mettre toujours plus d’attention, de persévérance et de coeur à pratiquer un art ou un autre. Et même à réaliser des gestes quotidiens, à l’occasion des repas, de la toilette, à la promenade, au coucher. Dans tous les gestes de sa vie, elle essayait d’atteindre la perfection, sans que cela soit une obsession cependant. Mais elle essayait avec attention, avec indulgence.

Alors, elle se mit à danser dans son jardin car elle se réjouissait de bientôt dessiner le portrait de Perceval. Elle savait que ce serait un grand moment, elle savait que ce serait une façon de renouer avec ses bons moments partagés avec intensité. Elle espérait réussir un joli portrait alors qu’il n’était plus là ! Mais elle l’avait bien observé ces quelques heures, admirer ses expressions et ses attitudes qu’elle avait senties en harmonie avec ce qu’il était profondément. Finalement, elle savait que Dieu la guiderait. Dieu l’aiderait à réaliser un beau portrait. Et s’il n’était totalement fidèle à la réalité que l’on voyait, il serait au moins fidèle à ce qui émanait de l’âme de ce Chevalier, qu’elle avait si bien perçue, qu’elle avait si bien ressentie comme intimement proche de la sienne.

Elle allait donc s’y mettre, sous peu. Mais elle prenait le temps de finir, tranquillement maintenant, sa promenade et d’admirer, de développer son Amour à travers l’admiration qu’elle portait à ces petits bourgeons qu’elle savait devenir de jolies feuilles et à ces petits boutons qui deviendraient de jolies fleurs ! Et elles les aidaient à progresser, à s’ouvrir en leur apportant cet Amour qui profondément la remplissait et la faisait rayonner, telle que Perceval l’avait perçue.

Blanchefleur finit donc sa promenade, fit un signe de loin à son jardinier dont elle ne s’approcha pas ce matin. Elle n’avait pas envie de se laisser dérouter de ses sublimes pensées et de ce projet d’entreprendre le portrait de Perceval. Alors, elle finit sa promenade tranquillement, en s’efforçant de marcher et respirer doucement pour calmer son esprit qui s’était un moment enthousiasmé avec force et passion, mais dont elle savait qu’elle devait apprendre à le dompter pour être à même de réaliser au mieux le travail qu’elle allait entreprendre avec application et joie.

Blanchefleur rentra donc au château, monta son escalier en colimaçon qui l’emmenait au salon et alla se réchauffer un instant devant la cheminée dans laquelle les flammes lui servaient aussi de support à cette évasion de la pensée. Et elle entreprit de voir à travers ces flammes une ébauche de la composition qu’elle allait réaliser sur le papier, le beau papier qui lui servait autant à écrire qu’à dessiner. Elle s’assit quelques instants dans son fauteuil préféré pour mieux s’imprégner de la forme qu’elle allait réaliser. Elle se mit ensuite à sa table d’art, installa son chevalet de table, y posa son papier à dessin, prit son fusain et entreprit ce travail de composition. Sa main était guidée, elle le savait. Elle savait que la meilleure façon de dessiner était de laisser sa main courir librement sur le papier, de s’appliquer parfois, mais pour les grandes lignes, la forme générale et la forme particulière de certains éléments, il ne fallait pas y mettre sa volonté mais se placer en état de lâcher prise pendant lequel un Ange guidait sa main, tout simplement. Elle le savait, les anges guidaient la main des artistes. Alors, elle regardait ce que sa main traçait, des lignes belles et harmonieuses qui laissaient progressivement percevoir le visage de Perceval. C’était une composition en buste qu’elle avait choisie, composition qui rendrait au mieux les détails de ce visage si expressif, plein de toutes ces ressources humaines, pensées, sentiments et émotions que la liberté de Perceval lui permettait d’exprimer spontanément. Elle le savait, cela venait de cette liberté qu’elle possédait aussi, liberté d’être et de paraître tel que l’on est profondément, liberté si précieuse que l’on peut toujours finalement exprimer, incarner. Elle s’était déjà interrogée à ce sujet ; elle s’était demandée pourquoi tant de gens éprouvaient le besoin de se montrer tels qu’ils n’étaient pas ! De donner à voir l’image qu’ils estimaient idéale mais qui n’avait rien à voir avec la réalité de ce qu’ils étaient profondément. Cela ne les rendaient pas plus beaux, c’est sûr par que la beauté émane de la vérité et non des artifices, non du mensonge, non des masques ou des fards.

A ce sujet, Blanchefleur ne se maquillait pas. Elle restait simple, naturelle. L’eau était sa principale ressource pour l’entretenir, l’eau était la principale source pour entretenir toute sa beauté. Elle la savait indispensable aux fleurs et à la nature et elle la savait indispensable aussi à la nature humaine et elle s’en contentait. L’eau et l’Amour était les deux sources d’énergie essentielles à la vie. Alors, elle utilisait l’eau et elle développait l’Amour qu’elle portait dans son cœur pour tout ce et ceux qui l’approchaient de près ou de loin. 

Et elle se montrait telle qu’elle était et elle montrerait Perceval dans ce dessin tel qu’il était parce qu’elle percevait fort bien qui il était et cela se verrait, bientôt, quand elle aurait fini ce dessin, pour lequel ses doigts si agiles et son regard si vif se mobilisaient. Il y a bien longtemps qu’elle ne se posait plus de questions pour réaliser tel ou tel dessin, pour jouer tel ou tel morceau de musique, pour créer tel ou tel conte, poème, toutes ces activités artistiques qui la comblait. Elle percevait quelque part que ces arts étaient le fondement de sa présente vie sur terre. Par cette expression artistique, elle donnait à voir une beauté dont tous avait besoin pour réveiller leurs cœurs et leur créativité, à l’image de Dieu. Elle le savait bien. 

Alors elle poursuivit son travail presque jusqu’à la nuit tombée pour atteindre cette perfection. Et elle y reviendrait demain, mais l’essentiel était fait aujourd’hui. En cette fin de journée, le soleil se couchait. Elle le regardait et elle admirait son travail, toujours émerveillée de ce qu’elle pouvait réaliser par ses mains mais grâce à Dieu. Cela l’encourageait à poursuivre, elle ne se laisserait pas dérouter de cette passion artistique, et elle savait reconnaître le privilège qui lui était donné, si rare, tellement rare, de pouvoir s’adonner à la pratique de ces arts. Un peu comme dans un rêve, elle se savait protéger pour pratiquer au mieux ces arts. 

L’heure du souper arrivait. Elle s’adonnerait ensuite à son passe-temps de soirée favori : la poésie. Ou elle jouerait quelques notes, une berceuse peut-être, avant d’aller rejoindre son Ange dans le monde spirituel pendant son sommeil. Avant d’aller se retrouver avec elle-même, avec les autres, avec la vie !

15 novembre 2004

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